Ibrahim Sayed : « Nous ne faisons que commencer notre chemin… »

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Ibrahim Sayed : « Nous ne faisons que commencer notre chemin… »

Entretien de l’équipe Arkawit avec Ibrahim Sayed, dessinateur, réalisateur de films d’animation et fondateur du Festival international soudanais de films d’animation Apedemak (Apedemak Sudan International Animation Film Festival).

• Pouvez-vous nous parler brièvement de votre parcours artistique et du chemin qui vous a mené vers le cinéma d'animation ? Qu'est-ce qui vous a poussé à opter pour ce moyen d'expression singulier ?

Né au Caire de parents soudanais, j'ai développé dès mon enfance une véritable passion pour le dessin, qui est rapidement devenu une sorte d'échappatoire, un monde parallèle où je pouvais exprimer mes émotions et trouver du réconfort. Malgré cette affinité pour l'art, j'ai suivi des études de droit à l'université du Caire, conformément aux souhaits de mon père. Néanmoins, ma passion n'a jamais cessé de me guider. Après avoir obtenu mon diplôme, j'ai décidé de suivre mon véritable appel en me consacrant pleinement à l'art.

Mon parcours professionnel a débuté en tant qu'illustrateur pour des livres destinés aux enfants et caricaturiste pour diverses maisons d'édition égyptiennes et arabes. J'ai également exposé mes œuvres dans plusieurs salons et galeries dédiés aux arts visuels. Mon parcours m'a ensuite mené à vivre plusieurs années aux Émirats arabes unis avant de m'établir au Soudan, où j'ai occupé un poste de professeur d'art. Cette expérience m'a permis de transmettre ma passion pour les arts à des jeunes désireux de découvrir ce langage universel qu'est la beauté.

Il y a quelques années, j'ai suivi une formation en animation 2D, un domaine qui m'a toujours passionné. Ce fut le début d'une nouvelle aventure et la concrétisation d'un rêve : créer des courts métrages animés qui reflètent mes idées et mes interrogations. À travers chaque projet, j'ai compris que l'animation ne se limite pas à une simple technique, mais représente un véritable langage artistique. Cette révélation m'a conduit à me consacrer entièrement à ce domaine, avec l'ambition de participer au développement d'une culture cinématographique animée au Soudan.

• Le cinéma d'animation est un art qui se distingue par sa richesse esthétique et ses possibilités narratives infinies. Qu'est-ce qui vous attire particulièrement dans cet univers et en quoi vous inspire-t-il en tant qu'artiste ? Quelle place occupe l'image dans votre travail en tant que mode d'expression artistique ?

L'animation est un art de l'émerveillement qui dépasse largement les idées préconçues selon lesquelles elle serait destinée uniquement aux enfants. C'est un terrain d'exploration complexe où s'entremêlent mouvement, temps et émotion. Mon expérience dans le domaine de la caricature m'a permis d'appréhender toute la rigueur que requiert l'animation. Alors qu'une caricature capte un moment figé, un film d'animation, lui, orchestre des milliers d'instants, tous en parfaite harmonie, obéissant à des règles précises de rythme et d'expression.

En quelques minutes, l'animation a le pouvoir de transmettre une multitude de messages tout en façonnant un univers riche en contrastes : jeux de lumière, ombres mouvantes, silences évocateurs et musiques envoûtantes. Pour moi, chaque image va bien au-delà de sa forme visible. Elle devient une pensée rendue tangible, une mémoire figée, parfois même un cri muet. Grâce à elle, je parviens à articuler des émotions et des idées que les mots eux-mêmes peinent souvent à traduire.

• À travers vos œuvres, quelles sont les valeurs que vous souhaitez transmettre ? Quel type de public ciblez-vous principalement ? Et où pouvons-nous découvrir vos créations ?

Auparavant, j'ai exploré de manière approfondie les sujets politiques et l'humour noir, en utilisant l'ironie comme une forme subtile de résistance. J'utilise des œuvres intemporelles du cinéma mondial, de la photographie et de la musique comme inspiration, mais je m'efforce de maintenir une voix soudanaise unique au cœur de mes créations.

En règle générale, mon public ne comprend pas d'enfants, car mes films ont tendance à être symboliquement et intellectuellement complexes. Mon travail est principalement présenté dans des festivals internationaux d'animation et lors de projections spécialisées, où un échange plus approfondi sur cette forme d'art peut être établi.

• Quels sont vos projets cinématographiques actuels ou en développement ?

En ce moment, je travaille sur deux films simultanément. Le tout premier est politique, à l'image de la révolution soudanaise, de son immense espoir et de sa douloureuse rupture face à une réalité cruelle. Dans le deuxième, je présente mon parcours personnel et mes questions existentielles à travers un langage visuel intime et condensé.

• Pouvez-vous partager avec nous la genèse du Festival international soudanais de films d’animation Apedemak ? Quelles ont été vos motivations pour initier cet événement dédié à l’animation ?

Lors du Festival international du film d'animation de Stuttgart en 2019, j'ai vécu un moment décisif en participant à un atelier dédié aux animateurs arabes. J'y ai découvert l'importance accordée à l'animation, tant sur le plan institutionnel que culturel. Plutôt que de me laisser submerger par la frustration de ne pas voir cela dans mon pays, j'ai choisi de créer une plateforme similaire au Soudan. Avec détermination, j'ai présenté mon idée de festival à de nombreuses institutions culturelles et médiatiques. Finalement, c'est le Goethe-Institut qui m'a offert un soutien précieux, renforçant ainsi ma confiance pour concrétiser ce projet.

• Le choix du dieu-lion Apedemak comme emblème du festival est fort de sens. Quelle signification particulière accorde-t-il à cet événement et pourquoi l’avez-vous élu comme symbole ?

Apedemak, l'une des figures emblématiques du royaume antique de Méroé au Soudan, se distingue par son importance. Vénéré comme un dieu à tête de lion, il symbolise la force, la protection et la souveraineté. Son influence perdure dans des lieux sacrés tels que les temples de Naqa et Musawwarat, où sa présence reste inscrite dans la pierre.

Pour moi, Apedemak incarne un symbole puissant de l'indépendance politique et spirituelle des temps anciens, un emblème profondément enraciné dans l'identité soudanaise. C'est pour cette raison qu'il a été choisi comme figure centrale du festival, rappelant ainsi que nos racines culturelles sont non seulement anciennes et résilientes, mais aussi intrinsèquement nôtres.

• Pourriez-vous nous offrir un aperçu des éditions précédentes d’Apedemak et nous présenter brièvement la 4ème édition, prévue pour avril 2026 au Caire, en Égypte ? Quels objectifs espérez-vous atteindre avec cette nouvelle édition et qu’attendez-vous de cette rencontre artistique ?

La 1ère édition de notre festival s'est tenue à Khartoum, au Goethe-Institut, à peine quelques semaines avant le début de la guerre. Cet événement modeste, mais symbolique, a été orchestré presque entièrement par mes soins, depuis la sélection des films jusqu'à la conception des affiches et à la présentation.

Le déclenchement de la guerre n'a fait qu'accroître ma détermination à poursuivre ce projet. Grâce à de nombreux échanges fructueux, j'ai pu bénéficier du soutien indéfectible de l'Institut français du Caire et de l'équipe du festival Animatex, dont la solidarité a été déterminante.

La 2ème édition, qui s'est déroulée en juin 2024, a marqué un tournant décisif en introduisant quatre prix officiels. Le film iranien Under the Shadow of the Cypress a été couronné meilleur film, et a même par la suite décroché un Oscar, confirmant ainsi que nous étions sur la bonne voie.

La 3ème édition, en avril 2025, a enrichi le palmarès en ajoutant le prix du public et le prix du jury, portant ainsi le nombre total de récompenses à six, tout en attirant un plus grand nombre de participants.

Pour la 4ème édition prévue en avril 2026 au Caire, nous avons déjà reçu plus de 200 films, ce qui en fait l'édition la plus ambitieuse à ce jour. Elle sera l'occasion de rendre un hommage appuyé aux martyrs soudanais de la révolution pacifique, tout en réaffirmant les valeurs du sacrifice et de l'espoir. Nous sommes convaincus que l'art peut offrir un espace privilégié pour préserver la mémoire et redonner du sens en période de chaos.

• Selon vous, comment définiriez-vous le cinéma soudanais contemporain ? Quelles sont ses principales orientations et dynamiques? Par ailleurs, comment le cinéma d'animation contribue-t-il à enrichir ce nouveau chapitre de l’histoire culturelle soudanaise ?

Bien que je ne sois pas critique professionnel, il me semble que nous traversons actuellement ce qui pourrait être décrit comme le troisième âge du cinéma soudanais : une véritable renaissance contemporaine, peut-être même un âge d'or. Nous observons une présence notable de courts métrages, accompagnée de tentatives sérieuses dans la production de longs métrages. L'une des contributions les plus significatives dans ce domaine est celle du réalisateur Suhaib Gasmelbari. Son documentaire, Talking About Trees, a non seulement remporté le Grand Prix du jury au Festival international du film de Berlin, mais a également ravivé l'intérêt pour le patrimoine cinématographique soudanais.

Quant à l'animation, elle demeure malheureusement moins développée. Cette forme d'art est souvent perçue comme élitiste et souffre d'un manque de soutien institutionnel. Cependant, je suis convaincu que des premiers pas prometteurs ont été réalisés, et que l'avenir réserve de belles opportunités pour ce secteur.

• L’exil, particulièrement lorsqu’il résulte de contextes de guerre, a une influence notable sur la création artistique. Quelle est, selon vous, cette empreinte sur le cinéma soudanais ? Plus personnellement, quels sont les défis que vous rencontrez en tant qu’artiste créant en exil ?

La guerre a engendré non seulement des cicatrices politiques et économiques, mais également d'importantes blessures psychologiques. De nombreux Soudanais ont dû se résoudre à l'exil ou au déplacement à l'intérieur de leur propre pays. Il faudra plusieurs décennies pour surmonter ce traumatisme collectif.

Néanmoins, il est souvent observé que la souffrance peut être une source de créativité. Durant la révolution, un nouveau langage artistique a commencé à émerger, et ce phénomène s'est accentué au cours de la guerre. Ce langage se caractérise par une plus grande honnêteté et audace. Bien que l'exil soit une expérience douloureuse, il offre parfois une certaine prise de distance, et cette distance peut, à son tour, apporter de la clarté, même si cette clarté s'accompagne de sa propre douleur.

• Enfin, si vous aviez un message à adresser au public français sur le point de découvrir le cinéma soudanais, que leur diriez-vous ?

Nous ne faisons que commencer notre chemin. Nous portons encore les cicatrices de la guerre et souffrons de l'instabilité persistante. Je vous prie de ne pas porter un jugement trop sévère à notre égard. Nous serions reconnaissants de recevoir vos conseils avisés et votre solidarité authentique.

Prions ensemble pour que le Soudan parvienne à trouver la voie de la paix et que l'art continue d'être une ouverture vers une lumière inextinguible, peu importe la profondeur des ténèbres qui nous entourent.

Filmographie sélective d’Ibrahim Sayed: Sketch (2013), Winji (2018) et Ahmed Corona (2022).

Entretien de l’équipe Arkawit avec Ibrahim Sayed, dessinateur, réalisateur de films d’animation et fondateur du Festival international soudanais de films d’animation Apedemak (Apedemak Sudan International Animation Film Festival).

• Pouvez-vous nous parler brièvement de votre parcours artistique et du chemin qui vous a mené vers le cinéma d'animation ? Qu'est-ce qui vous a poussé à opter pour ce moyen d'expression singulier ?

Né au Caire de parents soudanais, j'ai développé dès mon enfance une véritable passion pour le dessin, qui est rapidement devenu une sorte d'échappatoire, un monde parallèle où je pouvais exprimer mes émotions et trouver du réconfort. Malgré cette affinité pour l'art, j'ai suivi des études de droit à l'université du Caire, conformément aux souhaits de mon père. Néanmoins, ma passion n'a jamais cessé de me guider. Après avoir obtenu mon diplôme, j'ai décidé de suivre mon véritable appel en me consacrant pleinement à l'art.

Mon parcours professionnel a débuté en tant qu'illustrateur pour des livres destinés aux enfants et caricaturiste pour diverses maisons d'édition égyptiennes et arabes. J'ai également exposé mes œuvres dans plusieurs salons et galeries dédiés aux arts visuels. Mon parcours m'a ensuite mené à vivre plusieurs années aux Émirats arabes unis avant de m'établir au Soudan, où j'ai occupé un poste de professeur d'art. Cette expérience m'a permis de transmettre ma passion pour les arts à des jeunes désireux de découvrir ce langage universel qu'est la beauté.

Il y a quelques années, j'ai suivi une formation en animation 2D, un domaine qui m'a toujours passionné. Ce fut le début d'une nouvelle aventure et la concrétisation d'un rêve : créer des courts métrages animés qui reflètent mes idées et mes interrogations. À travers chaque projet, j'ai compris que l'animation ne se limite pas à une simple technique, mais représente un véritable langage artistique. Cette révélation m'a conduit à me consacrer entièrement à ce domaine, avec l'ambition de participer au développement d'une culture cinématographique animée au Soudan.

• Le cinéma d'animation est un art qui se distingue par sa richesse esthétique et ses possibilités narratives infinies. Qu'est-ce qui vous attire particulièrement dans cet univers et en quoi vous inspire-t-il en tant qu'artiste ? Quelle place occupe l'image dans votre travail en tant que mode d'expression artistique ?

L'animation est un art de l'émerveillement qui dépasse largement les idées préconçues selon lesquelles elle serait destinée uniquement aux enfants. C'est un terrain d'exploration complexe où s'entremêlent mouvement, temps et émotion. Mon expérience dans le domaine de la caricature m'a permis d'appréhender toute la rigueur que requiert l'animation. Alors qu'une caricature capte un moment figé, un film d'animation, lui, orchestre des milliers d'instants, tous en parfaite harmonie, obéissant à des règles précises de rythme et d'expression.

En quelques minutes, l'animation a le pouvoir de transmettre une multitude de messages tout en façonnant un univers riche en contrastes : jeux de lumière, ombres mouvantes, silences évocateurs et musiques envoûtantes. Pour moi, chaque image va bien au-delà de sa forme visible. Elle devient une pensée rendue tangible, une mémoire figée, parfois même un cri muet. Grâce à elle, je parviens à articuler des émotions et des idées que les mots eux-mêmes peinent souvent à traduire.

• À travers vos œuvres, quelles sont les valeurs que vous souhaitez transmettre ? Quel type de public ciblez-vous principalement ? Et où pouvons-nous découvrir vos créations ?

Auparavant, j'ai exploré de manière approfondie les sujets politiques et l'humour noir, en utilisant l'ironie comme une forme subtile de résistance. J'utilise des œuvres intemporelles du cinéma mondial, de la photographie et de la musique comme inspiration, mais je m'efforce de maintenir une voix soudanaise unique au cœur de mes créations.

En règle générale, mon public ne comprend pas d'enfants, car mes films ont tendance à être symboliquement et intellectuellement complexes. Mon travail est principalement présenté dans des festivals internationaux d'animation et lors de projections spécialisées, où un échange plus approfondi sur cette forme d'art peut être établi.

• Quels sont vos projets cinématographiques actuels ou en développement ?

En ce moment, je travaille sur deux films simultanément. Le tout premier est politique, à l'image de la révolution soudanaise, de son immense espoir et de sa douloureuse rupture face à une réalité cruelle. Dans le deuxième, je présente mon parcours personnel et mes questions existentielles à travers un langage visuel intime et condensé.

• Pouvez-vous partager avec nous la genèse du Festival international soudanais de films d’animation Apedemak ? Quelles ont été vos motivations pour initier cet événement dédié à l’animation ?

Lors du Festival international du film d'animation de Stuttgart en 2019, j'ai vécu un moment décisif en participant à un atelier dédié aux animateurs arabes. J'y ai découvert l'importance accordée à l'animation, tant sur le plan institutionnel que culturel. Plutôt que de me laisser submerger par la frustration de ne pas voir cela dans mon pays, j'ai choisi de créer une plateforme similaire au Soudan. Avec détermination, j'ai présenté mon idée de festival à de nombreuses institutions culturelles et médiatiques. Finalement, c'est le Goethe-Institut qui m'a offert un soutien précieux, renforçant ainsi ma confiance pour concrétiser ce projet.

• Le choix du dieu-lion Apedemak comme emblème du festival est fort de sens. Quelle signification particulière accorde-t-il à cet événement et pourquoi l’avez-vous élu comme symbole ?

Apedemak, l'une des figures emblématiques du royaume antique de Méroé au Soudan, se distingue par son importance. Vénéré comme un dieu à tête de lion, il symbolise la force, la protection et la souveraineté. Son influence perdure dans des lieux sacrés tels que les temples de Naqa et Musawwarat, où sa présence reste inscrite dans la pierre.

Pour moi, Apedemak incarne un symbole puissant de l'indépendance politique et spirituelle des temps anciens, un emblème profondément enraciné dans l'identité soudanaise. C'est pour cette raison qu'il a été choisi comme figure centrale du festival, rappelant ainsi que nos racines culturelles sont non seulement anciennes et résilientes, mais aussi intrinsèquement nôtres.

• Pourriez-vous nous offrir un aperçu des éditions précédentes d’Apedemak et nous présenter brièvement la 4ème édition, prévue pour avril 2026 au Caire, en Égypte ? Quels objectifs espérez-vous atteindre avec cette nouvelle édition et qu’attendez-vous de cette rencontre artistique ?

La 1ère édition de notre festival s'est tenue à Khartoum, au Goethe-Institut, à peine quelques semaines avant le début de la guerre. Cet événement modeste, mais symbolique, a été orchestré presque entièrement par mes soins, depuis la sélection des films jusqu'à la conception des affiches et à la présentation.

Le déclenchement de la guerre n'a fait qu'accroître ma détermination à poursuivre ce projet. Grâce à de nombreux échanges fructueux, j'ai pu bénéficier du soutien indéfectible de l'Institut français du Caire et de l'équipe du festival Animatex, dont la solidarité a été déterminante.

La 2ème édition, qui s'est déroulée en juin 2024, a marqué un tournant décisif en introduisant quatre prix officiels. Le film iranien Under the Shadow of the Cypress a été couronné meilleur film, et a même par la suite décroché un Oscar, confirmant ainsi que nous étions sur la bonne voie.

La 3ème édition, en avril 2025, a enrichi le palmarès en ajoutant le prix du public et le prix du jury, portant ainsi le nombre total de récompenses à six, tout en attirant un plus grand nombre de participants.

Pour la 4ème édition prévue en avril 2026 au Caire, nous avons déjà reçu plus de 200 films, ce qui en fait l'édition la plus ambitieuse à ce jour. Elle sera l'occasion de rendre un hommage appuyé aux martyrs soudanais de la révolution pacifique, tout en réaffirmant les valeurs du sacrifice et de l'espoir. Nous sommes convaincus que l'art peut offrir un espace privilégié pour préserver la mémoire et redonner du sens en période de chaos.

• Selon vous, comment définiriez-vous le cinéma soudanais contemporain ? Quelles sont ses principales orientations et dynamiques? Par ailleurs, comment le cinéma d'animation contribue-t-il à enrichir ce nouveau chapitre de l’histoire culturelle soudanaise ?

Bien que je ne sois pas critique professionnel, il me semble que nous traversons actuellement ce qui pourrait être décrit comme le troisième âge du cinéma soudanais : une véritable renaissance contemporaine, peut-être même un âge d'or. Nous observons une présence notable de courts métrages, accompagnée de tentatives sérieuses dans la production de longs métrages. L'une des contributions les plus significatives dans ce domaine est celle du réalisateur Suhaib Gasmelbari. Son documentaire, Talking About Trees, a non seulement remporté le Grand Prix du jury au Festival international du film de Berlin, mais a également ravivé l'intérêt pour le patrimoine cinématographique soudanais.

Quant à l'animation, elle demeure malheureusement moins développée. Cette forme d'art est souvent perçue comme élitiste et souffre d'un manque de soutien institutionnel. Cependant, je suis convaincu que des premiers pas prometteurs ont été réalisés, et que l'avenir réserve de belles opportunités pour ce secteur.

• L’exil, particulièrement lorsqu’il résulte de contextes de guerre, a une influence notable sur la création artistique. Quelle est, selon vous, cette empreinte sur le cinéma soudanais ? Plus personnellement, quels sont les défis que vous rencontrez en tant qu’artiste créant en exil ?

La guerre a engendré non seulement des cicatrices politiques et économiques, mais également d'importantes blessures psychologiques. De nombreux Soudanais ont dû se résoudre à l'exil ou au déplacement à l'intérieur de leur propre pays. Il faudra plusieurs décennies pour surmonter ce traumatisme collectif.

Néanmoins, il est souvent observé que la souffrance peut être une source de créativité. Durant la révolution, un nouveau langage artistique a commencé à émerger, et ce phénomène s'est accentué au cours de la guerre. Ce langage se caractérise par une plus grande honnêteté et audace. Bien que l'exil soit une expérience douloureuse, il offre parfois une certaine prise de distance, et cette distance peut, à son tour, apporter de la clarté, même si cette clarté s'accompagne de sa propre douleur.

• Enfin, si vous aviez un message à adresser au public français sur le point de découvrir le cinéma soudanais, que leur diriez-vous ?

Nous ne faisons que commencer notre chemin. Nous portons encore les cicatrices de la guerre et souffrons de l'instabilité persistante. Je vous prie de ne pas porter un jugement trop sévère à notre égard. Nous serions reconnaissants de recevoir vos conseils avisés et votre solidarité authentique.

Prions ensemble pour que le Soudan parvienne à trouver la voie de la paix et que l'art continue d'être une ouverture vers une lumière inextinguible, peu importe la profondeur des ténèbres qui nous entourent.

Filmographie sélective d’Ibrahim Sayed: Sketch (2013), Winji (2018) et Ahmed Corona (2022).