Cinéma empêché
Soudan : un « cinéma empêché » et les portraits de ses héros migrants
Intervention dans le cadre du Séminaire du CREAViS (Centre de Recherche en Esthétique des Arts visuels et sonores) de l’Institut de recherche sur le cinéma et l’audiovisuel (IRCAV) de la Sorbonne Nouvelle, Paris, 15 avril 2024i.
Initialement, cette intervention devrait porter sur la représentation des jeunes migrants dans les films de fiction récents, comme Moi, capitaine de Matteo Garrone sorti en France en janvier dernierii, mais après une réflexion, nourrie par l’actualité internationale et des échanges avec des collègues et artistes soudanais résidant à Paris, j’ai décidé de me tourner vers un sujet peu étudié, bien que largement représenté au cinéma, – les déplacements et l’exil vus et vécus depuis le continent africainiii. Mon choix s’est alors porté sur le Soudan, pays qui, depuis plusieurs décennies est touché par des conflits armés, ceux au Darfour et au Soudan du Sud, ainsi que par celui, récent, qui depuis un an, jour pour jour, le ravage et a causé des milliers de morts et plus de 8 millions de déplacés, selon les dernières données de l’ONUiv.
Ces conflits incessants, ainsi que les trois décennies de la dictature islamique d’Omar El Béchir avaient eu leur impact sur le cinéma soudanais dont la survie depuis plusieurs années, a, tout particulièrement, dépendu des cinéastes qui vivaient à l’étranger (ce qui permet de placer ce cinéma du côté du cinéma diasporique), et de l’enthousiasme et de la persévérance des artistes qui ont contribué, tout en restant dans le pays, à la préservation, puis à la naissance du cinéma post-totalitaire – ce qu’on pourrait qualifier de la « nouvelle vague » ou la « nouvelle école » soudanaise.
Après une brève introduction historique, je parlerai des premiers longs métrages de fiction de cette « nouvelle l’école » – Tu mourras à 20 ans (2020) d’Amjad Abu Alala et Goodbaye Julia (2023) de Mohamed Kordofaniv. Je m’intéresserai plus particulièrement aux idées et formes filmiques engagées pour créer et porter à l’écran les personnages « migrants » de ces films.
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Le cinéma soudanais, tout comme les autres cinémas africains, avait bien connu une période coloniale (1898-1956) et celle, postcoloniale (1956-milieu des années 1980)vi, caractérisées par un nombre de courts et moyens métrages documentaires, ainsi que quelques longs métrages de fiction, notamment celles de Ibrahim Mallassy et de Gadalla Gubara. À cette époque, propice au développement du 7e art national, un nombre de cinéastes soudanais sont formés à l’étranger – Suliman Mohammed Ibrahim Alnour et Nasir Altayeb Al-Mak en URSS, Eltayeb Mahdi en Egypte, Ibrahim Shaddad en Allemagne, Gadalla Gubara aux Etats-Unis, etc., - et offrent aux spectateurs des œuvres esthétiquement remarquables, de formats et de genres divers, comme Lancer du feu (1973), Tajouje (1979), Un chameau (1981), La Gare (1989) et d’autres.
La situation change après le coup d’État militaire de 1989 : le nouveau gouvernement islamique du Soudan décide de réduire la production cinématographique, ainsi qu’une grande partie de la vie culturelle publiquevii. Certains cinéastes décident de quitter le pays, comme le peintre et cinéaste Hussein Shariff, l’artiste plasticien Islam Zian-Alabdeen, ou le réalisateur Saïd Hamed, pour poursuivre leur carrière à l’étranger, notamment, en Égypte, dans les pays du Golf ou en Europe, d’autres se reconvertissent ou se lancent, comme c’est le cas du Soudanese Film Groupe (Suliman Mohamed Ibrahim Alnour, Eltayeb Mehdi, Ibrahim Shaddad et Manar al-Hilo), à la préservation du patrimoine cinématographique sur place. À cette époque, il n’y a que très peu de films tournés au Soudan ouvrant la porte à la production diasporique, qu’on pourrait aussi qualifier de transnationale.
Toutefois, à partir des années 2000, le « nouveau cinéma » commence à germer avec les fictions courtes d’Amjad Abou Alala – Café et oranges (2004), Les Plumes d’oiseau (2005), Teena (2009) et Studio (2012). Hajjooj Kuka réalise les moyens métrages documentaires Darfur’s Skeleton (2009) et Beats of the Antonov (2014) et le long métrage de fiction Akasha (2018). Les films de Kuka ont été projetés dans plus de 60 festivals et ont reçu sept prix internationaux. En 2015, Mohamed Kordofani remporte le prix du meilleur réalisateur au Festival international des arts de Taharqa pour son court métrage Gone for Gold. Son deuxième court métrage, Nyerkuk (2016), a également reçu de nombreuses distinctions, dont un prix au Festival du film de Carthage, le prix du jury et le prix Éléphant noir du meilleur film soudanais au Festival du film indépendant du Soudan, fondé en 2014 à l’initiative de la Sudan Film Factory, société de production créée en 2013 par le producteur indépendant Talal Afifi. En 2017, Suhaib Gasmelbari réalise le court métrage documentaire Sudan's forgotten films qui permets de découvrir les Archives nationales du film au Soudan dont les fonds contiennent environ 13 000 films, puis en 2019 sort son long métrage Talking about trees sur l’engagement du Sudanese Film Group dans la préservation du cinéma au Soudanviii. La liste des cinéastes qui débutent à cette époque ne se limite pas à ceux, cités !
Après la révolution de 2019 mettant fin à la dictature d’Al-Bachir est officiellement né le cinéma indépendant, post-totalitaire, idéologiquement libre et ouvert à de nouveaux thèmes, par exemple, l’émancipation ou l’homosexualité, composés de nombreuses branches (collectifs, genres) et, surtout, de nombreux noms : Marwa Zein, Suzannah Mirghani, Issraa Elkogali, Alyaa Sirelkhatim, Sara Suliman, Mohamed Fawi, Mohamed Suibahi, Algaddal Hasan, Rafa Renas, Timeea Mohamed Ahmed, Ibrahim Snoopy Ahmad, Yasir Faiz et d’autres. Certains d’eux résident à l’étranger, ce que leur permet non seulement de porter un regard sur leur pays d’origine mais également de l’enrichir grâce aux expériences et influences culturelles de leurs pays d’adoption respectifs : le Qatar pour Suzannah Mirghani, la Grande Bretagne pour Sara Suliman, Alyaa Sirelkhatim et Issraa Elkogali, l’Allemagne pour Marwa Zein, etc.
Tu mourras à 20 ans d’Amjad Abu Alala, « plus chère production de l’histoire du cinéma soudanais, avec son budget à un million de dollars »ix, et Goodbye Julia de Mohamed Kordofani sont les deux premiers longs métrages – coproductions internationales – faisant partie de ce nouveau cinéma soudanais.
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Tu mourras à 20 ans, sorti en 2020, est librement inspiré de la nouvelle de Hammour Ziada intitulée Dormir au pied de la montagne. Elle raconte l’histoire de Muzamil, un jeune garçon d’un village du centre du Soudan, hanté par la prophétie selon laquelle il mourrait le jour de ses 20 ans. Amjad Abu Alala décide de placer l’action de son film dans un petit village de la province d’Aljazira, au sud-est du Soudan, d’où son père était originaire. Le film s’ouvre sur un mystique soufi qui prédit aux parents de Muzamil sa mort. Une malédiction immédiatement intégrée par la communauté : le père (Talal Afifi) n’arrive pas à supporter le poids de cette malédiction et s’enfuit, la mère, Sakina (Islam Mubarak) élève seule son fils dans une sinistre inquiétude, en comptant les jours restant avant sa mort… et l’éduque en ce sens. Raillé par les enfants de son âge qui le surnomment « le fils de la mort », Muzamil grandit solitaire aux côté de sa mère ; il est empêché d’avoir une vie amoureuse normale malgré l’amour que lui porte sa cousine Naiema. Muzamil (incarné par Moatasem Rashid, puis par Mustafa Shehata) reçoit son éducation dans une école coranique du village. Adolescent, il sait réciter par cœur le Coran et mène une vie modeste et exemplaire jusqu’à sa rencontre « fatale » avec Souleymane (Mahmoud Elsaraj).
Souleymane est un cinéaste autrefois exilé, qui a vécu et travaillé en Égypte et en Europe, et qui, usé par la vie, les voyages et la maladie, décide de retourner au Soudan, terre de ses ancêtres. Il s’installe à l’écart du village, dans une « maison anglaise », un clin d’œil au passé colonial soudanais. C’est dans cette maison, que, pour la première fois de sa vie, Muzamil découvre le cinéma : des males remplis de bobines et des classiques projetés sur un vieux drap accroché au mur. Parmi ces films sont les grands classiques : La Gare centrale (1958) de l’Egyptien Youssef Chahine, Khartoum (1960) du patriarche du cinéma soudanais Gadallah Gubarra, Eléni : la terre qui pleure (2004) du Grec Theo Angelopoulos et Cinéma Paradiso (1988) de l’Italien Giuseppe Tornatore. Souleyman sera donc celui qui remettra en question les certitudes acquises par Muzamil auprès de l’imam du village. Il est inutile de le dire que le jour de ses 20 ans Muzamil ne meure pas – bien au contraire, il se renaît pour enfin pouvoir affronter son destin.
Né aux Émirats Arabes Unis, Amjad Abu Al Ala grandit à Dubaï où il fait des études de communication. Tu mourras à 20 ans est son premier long métrage, qu’il tourne au Soudan pendant la révolution. Le film a obtenu le Lion du Futur au Festival de Venise en 2019 et l’Etoile d’Or pour le meilleur film de fiction au Festival du film d'El Gouna en Egypte en 2019.
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Goodbye Julia est également le premier long métrage de Mohamed Kordofani sorti en France en novembre dernierx. L’action de ce film, dont Mohamed Kordofani est également scénariste, débute à Khartoum en 2005, sur fond de révolte et de heurts entre la communauté arabe du Nord et la communauté sudiste, implantée dans des quartiers pauvre de la capitale. Akram (Nazar Gomaa), mari de Mona (Eiman Yousif) tue, suite à un malentendu, le mari de Julia (Siran Riak) – Santino. Rongée par les remords, Mona, musulmane du nord décide d’accueillir chez elle Julia, chrétienne du sud et son fils Daniel (Louis Daniel Ding). Afin de ne pas éveiller les soupçons d’Akram, Julia est engagée comme domestique. Au fils des ans, une amitié est née entre les femmes : Julia réalise son rêve de faire des études, Daniel est inscrit dans une école privée du quartier, Akram le considère comme son fils et Mona songe à reprendre sa carrière de chanteuse. Leur idylle est brisée par les résultats du referendum de 2011 : la population du Sud a voté pour la sécession à 99 %. C’est à ce moment, que la vérité sur le meurtre de Santino éclate également : Daniel découvre qu’Akram avait tué son père et le spectateur découvre que Julia le savait depuis le début. Le film s’achève par le départ de Julia et de son fils vers le Sud, leur pays d’origine qu’ils n’ont jamais connu…
Avant de se tourner vers le cinéma, Mohamed Kordofani a travaillé à Bahreïn comme ingénieur aéronautique pendant de nombreuses années. En 2020, à Khartoum, il a créé Klozium Studios, où a vu le jour Godbay Julia. Le film a remporté le Prix de la Liberté au festival de Cannes (section Un Certain Regard) en 2023. Il a également été sélectionné aux Oscar de la même année comme meilleur film étranger.
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Qui sont donc les héros migrants de ces deux films ?
Dans Tu mourras à 20 ans, c’est tout d’abord le père de Muzamil – Alnour. Abattu par la prophétie concernant son film, il quitte le foyer en prétextant un travail à l’étranger. Alnour espère également gagner de l’argent pour aider Sakina mais aussi, certainement, pour « payer » son absence et sa lâcheté. A la fin de la séquence d’ouverture, le spectateur le voit s’éloigner et puis disparaitre… A sa famille, Alnour revient d’abord à travers ses lettres pour raconter ses errances – les humiliations que les étrangers subissent à l’étranger et le dépaysement pesant, – puis il finit par revenir au village, reprendre sa place à la maison, bien que pour Muzamil, qui a grandi avec une image fantomatique de son père, il restera un étranger. Dans la scène finale, Muzamil partira de la même façon, « en bouclant la boucle », en s’éloignant et en disparaissant dans la poussière, pour fuir, tout comme Alnour il y a 20 ans, cette société soudanaise rurale, totalement dévouée à la religion, aux croyances anciennes et aux rituels, prête à sacrifier celui qui remettra en question ses fondements. La société où il n’ y a plus d’avenir mais que une lente préparation à la mort. Pour les deux, le père et le fils, le seul moyen d’échapper à la stagnation et à un avenir absent est de partir. Muzamil représente également le basculement qui s’opère au Soudan vers 2018 - 2019, à la veille de la révolution.
Il est important d’évoquer l’enfermement psychique qu’éprouve Muzamil durant son enfance et sa jeunesse. Surprotégé par sa mère et rejeté par les enfants du village : il est enfermé dans sa solitude, une sorte d’exil intérieur profond. « La tristesse est-elle devenue une habitude ? » se demande sa mère qui porte le deuil depuis 20 ans, et marque sur les murs sombres de sa maison, telle un tombeau, les mois vécus pas son fils. Amjad Abu Alala fait en sorte que c’est à travers les yeux de Muzail que tout se passe : le départ de son père, la funeste échéance et la vie qui lui échappe, mais qu’il décide, encouragé par Souleymane, de croquer à pleines dents : « J’y ai trouvé l’univers qui me permettait de présenter le Soudan, ce village avec ses superstitions … J’ai vu où je pouvais me retrouver dans le personnage de Muzamil, la soif de connaissance, ce besoin de comprendre le monde … » expliquait le réalisateur dans l’entretien en bonus du DVDxi.
Souleymane, le cinéaste, pourrait incarner la génération des artistes qui ont quitté le Soudan pendant le régime d’Al-Bachir (1989 – 2019) et qui reviennent au pays pendant et après la révolution de 2019. Dans Talking abaut trees, le documentaire de Suhaib Gasmelbari, le cinéaste Manar al-Hilo confie : « C’était notre mission de retourner au Soudan pour cette raison. Nous sommes plusieurs à nous être exilés pendant la dictature, mais aucun n’a jamais eu l’intention de s’expatrier pour de bon. Nous sommes toujours revenus au pays, car si on ne l’avait pas fait, il y aurait toujours eu ce sentiment d'un projet inachevé qui exigeait d’être mené à bien ». Souleymane incarne également le retour du cinéma au Soudan après les trente années du vide culturel. Avant sa mort, il « lègue » sa caméra à Muzamil comme s’il lui passait le flambeau.
Chez Souleymane, tout s’oppose à la mode de vie à laquelle Muzamil s’est habitué : la manière de s’habiller, les plats qu’il mange, les personnes qu’il fréquente, l’alcool ; les voyages l’ont changé – perverti pour les uns et libéré pour les autres – et il est le seul qui tente de sortir Muzamil de son « emprisonnement » dans la religion, d’une part, et dans les superstitions des villageois, de l’autre. A la différence d’Alnour, un homme soumis et vidé, Souleymane est un « migrant » battant et courageux, un voyageur cosmopolite qui a de l’expérience à partager. Tandis qu’Alnour cherche à creuser une tombe à Muzamil toujours vivant, Souleymane, devenu une figure paternelle pour Muzamil, lui offre le plus beau cadeau qu’on puisse offrir à un homme – la vie, en partant « à sa place » pour un exil ultime.
Dans Goodbay Julia, il y a également une référence à la « renaissance » de l’art : lors du démentiellement d’un camp de Sudistes, Daniel « sauve » l’appareil de photo de son père ; et Mona, encouragée par Julia, arrive à se produire sur scène.
Je voudrais montrer quelques extraits de ce film : le premier, dans lequel Mona questionne Julia sur ses origines est assez représentatif – on y retrouve facilement les clichés verbaux communs pour ce genre de discussion – l’Autre est stigmatisé par rapport à ses origines qu’il est supposé de bien connaitre et de vouloir retrouver :
Mona : D’où es-tu, Julia ?
Julia : Je suis de Khartoum.
Mona : Et ta famille ? Elle est originaire d’où ?
Julia : D’une petite ville qui s’appelle Kodok. La connaissez-vous ?
Mona : Non, je ne la connais pas.
Julia : Ce n’est pas loin de Malakal.
Mona : Oui, je connais Malakal.
Julia : Mais je vis à Khartoum depuis que je suis toute petite, je ne me souviens pas de l’autre.
Mona : Et tu ne l’as jamais visitée ?
Julia : Si j’ai de l’argent, j’irai en Egypte, pas à Kodok. Je n’ai plus personne là-bas. Certains sont mort pendant la guerre, d’autres sont partis s’installer ailleurs.
Mona : Pourquoi voudrais-tu aller en Egypte ?
Julia : Je voudrais emmener mon fils loin de la guerre, pour visiter les pyramides.
Mona : La guerre est terminée.
Julia : La guerre ne s’arrête jamais là, demain elle recommencera… Je suis une fille de Khartoum maintenant, je connais à peine le Sud…
Dans une autre séquence, Julia confie à Mona le rêve de son défunt mari – quitter le Soudan pour une vie meilleure – offrir à Julia une possibilité d’étudier, qu’avec le temps, elle regrette d’avoir décliné : « Il voulait partir en Europe pour que je puisse terminer mes études, m’inscrire à l’université et devenir quelqu’un. Mais nous ne savions pas nager. Comment pourrions-nous traverser la mer dans un bateau de fortune ? Si j’avais dit oui, nous ne serions pas là aujourd’hui ». Cette séquence est exemplaire car elle aborde non seulement les possibles raisons du départ et les espoirs des migrants qui vont vers l’Europe, mais elle évoque également le moyen de transport le plus souvent utilisé par ces migrants.
Si pour Amjad Abu Alala l’émigration est davantage associé à l’image de l’espace filmique et aux déplacements que les personnages y font – le départ/l’éloignement, le retour, l’enfermement, les souvenirs de voyages traduis par de vieux films, etc. – pour Mohamed Kordofani, l’émigration est verbalisée par les personnages qui partagent leurs vécus et leurs projets. A travers ces dialogues ou monologues, le réalisateur s’intéresse aux clichés et aux préjuges liés aux étrangers, en occurrence, aux Sudistes, ainsi qu’au racisme et à l’altérité qu’il attache de même à l’exil et aux « étrangers ». Ainsi, les « signes » de distinction entre les Nordistes et les Sudistes seront les prénoms « non-musulmans » des Sudistes, la religion chrétienne, symbolisée par la croix que Julia porte constamment sur son cou, mais surtout, la couleur de peau de Julia et de son fils, d’un marron ébène, proche du noir, et donc plus foncée que celle de Mona et de son mari Akram (« la peau, considéré comme un point de rencontre entre l’intériorité et l’extériorité, permettant de matérialiser et rendre visible l’Autre, dans sa différence »xii). Dans l’ouvrage Filmer les peaux foncées, Diarra Sourang évoque également la couleur de peau comme marqueur social. Elle compte pour beaucoup dans la première opinion que chacun se fait de l’autre. Selon la chercheuse qui se base sur la pensée de l’historien Pap NDiaye, l’idée de la couleur de peau comme élément de hiérarchisation des peuples remonte à l’époque des conquêtes européennes : « Le XVIIe siècle a inventé la peau entant que critère pour juger les hommes ». Depuis lors, l’idée s’est ancrée dans l’inconscient collectif - toutes origines confondues - que la peau claire est supérieure à la peau foncée. »xiii Le format 1.33 que Mohamed Kordofani utilise, permet justement, selon Diarra Sourang, de ressentir l’intensité du visage d’un personnage à la peau foncée.
Les « étrangers » dans Goodbye Julia sont également des victimes de toute sorte de discriminations, verbalisées, entre autres par Akram, comme ici, où il, s’adressant à Mona, n’appelle pas Julia par son prénom mais la nomme d’abord par son origine (« la Sudiste reste alors »), puis par le simple mot, « la fille », et poursuit en insinuant qu’une école privée ne convient pas à Daniel car ce n’est pas un enfant nordiste : « Tu as inscrit son fils à l’école du quartier ? Sérieux, Mona ? Ce n’est pas une question d’argent. Il serait mieux dans une école publique. Il ne s’intégrera pas, il ne fera que souffrir. Combien de temps as-tu l’intention de payer ? Si la fille démissionne, continueras-tu à payer sa scolarité ? Tu dépasses les bornes avec l’enfant et sa mère… » Bien qu’attaché à Daniel, Akram insiste sur le fait qu’aucune conciliation entre le Nord et le Sud n’est possible, le point de vue partagé par d’autres personnages, notamment, par Majer (interprété par Ger Duany), un chef représentant du Mouvement populaire de libération du Soudan – le SPLM.
Il a connu l’exil et revient à Khartoum pour militer pour l’indépendance du Soudan du Sud. C’est un homme sûr de lui, migrant « forgé » à l’étranger, à la fois ouvert au monde et renfermé dans ses idées. Des sentiments naissent entre Majer et Julia, et un soir une belle demande en mariage est faite. Or, Julia n’envisage pas son avenir avec Majer loin de la capitale nordiste. Elle est contre la cession et vit mal la proclamation de l’indépendance du Soudan du Sud. Quand elle est forcée à quitter Khartoum, elle le vit comme une expulsion, un bannissement. Dans la séquence finale du film, des gens montent, à la file indienne, les têtes baissées, sur un petit vieux bateau – voilà enfin ce voyage de Julia mais pas vers l’Europe ! – le bateau qui les mènera vers l’inconnu. Sur le visage de Julia, capturé par un gros plan, se lit une peur de ce « chez elle » imposé…
Avant de passer à la conclusion, j’aimerais mentionner que les personnages de Muzamil et de Julia sont peu loquaces, mais ils s’expriment beaucoup à travers les regards, fixés par de gros plans et de plans rapprochés, de sorte que le spectateur puisse devenir témoin de leurs tourments. Dans l’ensemble, les deux réalisateurs composent une série de tableaux saisissants, avec une belle profondeur de champ, imprégnés d’une certaine poésie, souvent rythmée par des silences, des respirations, filmés soit dans les intérieurs tamisés, plongés dans une pénombre protectrice, soit dans les extérieurs dévorés de soleil. Les gros plans et les plans rapprochés sont souvent alternés avec des plans d’ensemble ou en longs travellings latéraux, également très beaux et dépaysant, permettant de découvrir le Soudan et qui constituent aussi une sorte de “force visuelle” de ces deux filmsxiv.
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Dans Tu mourras à 20 ans et Goodbay Julia, nous sommes loin des clichés de travailleur migrant ou d’exilé politique persécuté. Les personnages de Julia, Muzamil, Majer, Alnour et Souleymane, chacun immigré ou exilé à leur manière, sont placés dans un cadre géographique soudanais, mais ils restent assez « généralistes » : victimes des préjuges, du racisme, des conflits militaires, sociaux ou personnels, ils pourraient représenter les destins des milers de migrants à travers le monde. Il faut également noter que, pour Amjad Abu Alala et Mohamed Kordofani, faire ces films c’était aussi une occasion de renouer avec leurs racines et de mette fin, en quelque sorte, à leur propre statut d’« exilé », ainsi que de contribuer à la préservation du patrimoine culturel et historique soudanais. Dans une interview fin 2023, Mohamed Kordofani a déclaré : « J’ai eu l’impression d’avoir pris un portrait de Khartoum avant qu’il ne soit détruit. »xv
Avec les courts métrages produits les dernières années, Tu mourras à 20 ans et Goodbay Julia, contribuent à la création d’une nouvelle école, ou bien d’une nouvelle vague du cinéma soudanais qui aborde le problème de l’exil des cinéastes, l’absence de la culture cinématographique chez les jeunes, mais qui reflète également des crises humanitaires et sociales qui ont touché et qui continuent à toucher le Soudan.
Ces deux films sont aussi un hymne à la liberté de l’emprise patriarcale, religieuse ou sociale, et une belle métaphore pour évoquer la génération de ceux qui sont morts pour leur pays ou qui ont été forcés à quitter leur pays natal.
i Il s’agit d’un texte remanié.
ii 2024.
iii Dans le film documentaire d’Hind Meddeb, Soudan, souviens-toi, sorti en salles en Frances en mai 2025, l’un des protagonistes définit les Soudanais comme un peuple vivant en exil dans leur propre pays.
iv Le Monde avec AFP, « Soudan : une responsable de l’ONU dénonce une « parodie humanitaire », 21 mars 2024, URL : https://www.lemonde.fr/afrique/article/2024/03/21/soudan-une-responsable-de-l-onu-denonce-une-parodie-humanitaire_6223238_3212.html (consulté le 25/03/2024).
v Cités, en 2025, par l'Institut arabe du cinéma et des médias (AFMI) parmi les 100 plus grands films en langue arabe (« The 100 greatest arab films of all time », Cinemayaat, décembre 2025, URL : https://cinemayaat.com/the-greatest-arab-films-of-all-time/?fbclid=IwY2xjawPCcjZleHRuA2FlbQIxMABicmlkETFGdHoyOVdySGpIclplSHFDc3J0YwZhcHBfaWQQMjIyMDM5MTc4ODIwMDg5MgABHlNR44NfPffAUI_pZBfqq-DUU7cvcUJqu0I1qGnhrfSsX6JfTCsfF-Aqke4Y_aem_2CqC6QWb1pZmK0FhfGETKg (consulté le 16/12/2025).
vi Abubaker Elsiddig Ahmed Elmustafa Elsheikh Hayaty, Chenji Yin, Zakir Ullah, Safia Yahya Hamed Ahmed, Tian He, “Sudanese Cinema: Past, Present and Future”, Art and Design Review, n°9, 2021, p. 268; Archives photographiques et cinématographiques Sudan Memory : https://www.sudanmemory.org/
vii « Le cinéma au Soudan: un espoir politique », entretien avec Suhaib Gasmelbari (France Culture – Culture Prime) en bonus du DVD Talking about trees, 2019 ; Sans signature, « Amjad Abu Alala, la renaissance du cinéma soudanais », CNC, 11 février 2020, URL : https://www.cnc.fr/cinema/actualites/amjad-abu-alala-la-renaissance-du-cinema-soudanais_1125096 (consulté le 12/04/2024); Entretien avec Ali Cherri par le GNCR en bonus du DVD Le Barrage, 2022 ; Hussam Hilali, « The son of death who brought Sudanese cinema to life », Mada Masr, 2 octobre 2019, https://www.madamasr.com/en/2019/10/02/feature/culture/the-son-of-death-who-brought-sudanese-cinema-to-life/ (consulté le 31/03/2024).
viii L’industrie du film en Afrique : Tendances, défis et opportunités de croissance, Paris, UNESCO, 2021, p. 230 – 231 ; Eliott Brachet, « Au Soudan, le cinéma en quête d’un nouveau souffle après la révolution », Le Monde Afrique, 22 juillet 2021, URL : https://www.lemonde.fr/afrique/article/2021/07/22/au-soudan-le-cinema-en-quete-d-un-nouveau-souffle-apres-la-revolution_6089217_3212.html (consulté le 31/03/2024) ; Sans signature. « Le Soudan, le cinéma oublié : bref rappel historique de sa cinématographie », Festival de cinéma africain, 23 mai 2021, URL : https://fcat.es/fr/2021/05/le-soudan-le-cinema-oublie-bref-rappel-historique-de-sa-cinematographie/ (consulté le 21/03/2024).
ix Jenny Gustaffson, « Cinéma soudanais. La nouvelle vague qui vient », Orient XXI, 17 septembre 2021, URL : https://orientxxi.info/cinema-soudanais-la-nouvelle-vague-qui-vient,5040 (consulté le 31/03/2024).
x En 2023.
xi Entretien avec Amjad Abu Alala en bonus du DVD Tu mourras à 20 ans, 2020 ; aussi : Matthias Turcaud, « Tu mourras a vingt ans, conte soudanais d'une grande richesse », Africa vivre, URL : https://www.africavivre.com/soudan/a-voir/films/tu-mourras-a-vingt-ans-conte-soudanais-d-une-grande-richesse.html (consulté le 12/04/2024).
xii Sophie Walon, « Esthétique de la peau et dramaturgies incarnées dans le cinéma français du corps », dans Priska Morrissey, Emmanuel Siety (dir.), Filmer la peau, Rennes, PUR, p. 79. Voir aussi l’article de Melissa Gignac, « L’aristocratie de l’épiderme » dans le cinéma américain des années 1910 », dans le même recueil, p. 17 – 32.
xiii Voir l’ouvrage : Diarra Sourang, Filmer les peaux foncées: Réflexions plurielles, Paris, L’Harmattan, coll. « Images plurielles. Scenès&écans », 2019.
xiv Il faut particulièrement noter le travail du directeur de la photographie Sébastien Goepfert dans Tu mourras à 20 ans.
xv Sans signature, «Goodbye Julia», un Soudan entier en souffrance et en transformation. Entretien avec Mohamed Kordofani », RFI, 9 novembre 2023, URL : https://www.rfi.fr/fr/afrique/20231109-goodbye-julia-un-soudan-entier-en-souffrance-et-en-transformation (consulté le 21/03/2024).